Comment j'entends la musique de John Cage? Que s'est-il passé? Que se passe-t-il lorsque je suis à son contact? Et qui éventuellement ne se passerait pas avec les autres?

En préambule, je dois dire que John Cage, l'homme historique, et tout ce qui a tourné autour, qui ont peut-être même fait de lui quel'qu'un qu'il na jamais voulu être, je n'y apporte aucune forme d'attention. Je parle de MON Cage, donc aussi de cette relation et donc de moi, de mon corps physique profond, de mon esprit.

La première fois que je fus en contact, je n'avais pas du tout le bon logiciel, ou plutôt j'étais pris dans un logiciel quelconque. Alors ça m'est totalement passé par-dessus la tête. Je dois dire que tant que l'on est dans un logiciel, tant qu'on attend quelque chose, qu'on respire de façon restreinte, alors franchement la musique de Cage, comme celle de Satie au passage, n'a strictement aucun intérêt. Du pur bricolage. De l'expérimentation sans envergure, voir un truc bobo bidon. Je peux aisément le comprendre. Pour ma part il a fallu un peu par hasard que je tombe sur un interview de lui, par un certain Jean-Yves Bosseur, dans lequel il exprimait sa vision, son attitude, sa démarche, etc, et ce fut une résonance, comme si on tombait amoureux, ou plutôt comme si chaque partie du monde qui jusque là s'imbriquait mal avec les autres étaient remises exactement à l'endroit. Et alors mon corps entier connut un inspiration grandiose. Claire. Et chose curieuse, juste après écoutant une oeuvre, je découvris que ce que j'entendais était dans une connexion parfaite avec les mots lus.

Donc voilà: dans son oeuvre, je respire. Avec les autres il y a toujours une légère oppression, ou alors quelque chose qui s'allume dans telle partie de l'être, et une obscurité dans l'autre.... Par respiration il faut je le crois entendre une liberté. J'ai presque envie de dire que au creux de ses dernières oeuvres en particulier je ressens quelque chose comme "la volonté de Dieu". Je ressens que John Cage aime profondément ce qui advient. Concentré uniquement sur ses propres processus, sa méthode, il se moque éperdument que ceci advienne plutôt que cela, aucune idée préconçue. Et je crois que il y a là l'énergie de l'attente pure "sans objet", et alors tout objet est manifestation de cette énergie. Chaque son peut vivre de lui-même comme il l'entend, et mon corps peut étendre ses tentacules comme il le souhaite, naviguer librement, et lui aussi, la seule chose qui lui est "imposée", c'est cette attente pure. Peut-être est-ce dans cela qu'il y a pour moi une sorte de non-dualité entre moi-auditeur et la musique, à tel point qu'il ne se fait plus de hiatus. Je me prends aussi à aimer ce qui advient, comme il advient.

Bon c'est très difficile à exprimer parce que la musique de Cage c'est pour moi un peu "la musique d'avant la musique". Ce qui m'avait marqué c'était qu'il s'était posé la question qui semble essentielle à un compositeur, à savoir "avec quel matériau travaille un musicien"? Chaque musicien pourrait tenter de regarder cela. J'ai demandé autour de moi, et c'était à chaque fois compliqué. Alors l'harmonie, le rythme, etc etc.... Mais en fait tout cela est déjà très conceptuel. Cage s'était répondu à lui-même "les sons et les silences". Et c'est tout. Si ce sont des notes, il faut trouver une hiérarchie. Mais les sons c'est autre chose. Du coup il n'y a chez lui aucune idée à propos du "langage musical", ça ne le concerne pas, ce qui lui faisait dire à propos de pas mal de partitions de son temps qu'elles étaient à la fois "trop et pas assez musicales".

Je pourrais dire aussi que je peux "toucher" quelque chose comme l'infini. Pour chaque son il n'y a aucune circonstance extérieure pour qu'il apapraisse, se déploie et disparaisse. On peut entendre que chaque son est son propre "être-temps". En cela il ne naît pas et ne disparaît pas. Il ne se donne pas non plus, n'a pas de raison d'être sinon lui-même, et l'auditeur. Chaque son de ses oeuvres en "time brackets" (on pourra expliquer cela, sa dernière "méthode") est comme une caresse intérieure qui parfois vient se joindre à une autre caresse, et parfois juste évoque le silence. Et parfois cela, ces "drôles" de connexions font naître un subtil humour, façon de rire de ses propres attentes, de sa propre psychologie, de surprise que tel être puisse "flirter" avec tel autre, l'aimer sans se soucier ou attendre de lui, lui donner une autre coloration (par sa propre activité) tout en le laissant totalement libre... La rose est sans pourquoi...