A force de discuter avec des amis ici, je ne sais pourquoi un fait m'est revenu en mémoire. Il faut donc que je parle un peu de mon enfance. Après tout peut-être quelques secrets peuvent s'y trouver.

En y pensant hier soir je pensais commencer par la phrase banale et consensuelle "j'étais un enfant tout à fait quelconque". Et puis je me suis dit que je ne pouvais pas savoir s'il en était vraiment le cas (j'ai échappé de justesse à la mort à la naissance puis aux prédictions de débilité profonde) et puis je me dis qu'aucune enfance ne saurait être banale alors chacun de nous doit avoir conservé dans les tréfonds de sa matière des petits secrets issus de l'enfance. Au fonds nous pourrions de ce point de vue tous être extraordinaires de façon différente... Mais ce dont je veux parler je me dis que c'est vraiment valable pour tous.

Ce petit fait se passait en général le soir, au moment où le sommeil commençait à fluer dans le corps et l'esprit mais où la conscience était encore ouverte à ce qu'il pouvait se passer. Et ce qu'il pouvait se passer c'était absolument n'importe quel phénomène mais bizarrement je me souviens bien de paroles de mes parents ou toute personne se trouvant à proximité. Le changement de la "texture énergétique" à la faveur du sommeil faisait lâcher prise à cette partie de la conscience qui s'accrochait à par exemple la compréhension du sens des paroles des uns et des autres, et l'énergie "descendait" pour atteindre une part plus enfouie de cette conscience. A ce moment là coquille des choses se brisait complètement, et ma conscience était en relation avec une sorte d'énergie qui émanant à la faveur des phénomènes sonores  (telles les paroles des uns et des autres) et cela faisait apparaître dans le corps des effluves de félicité. C'était comme un monde au sein du monde habituel. Je n'y comprenais rien mais "ça" se vivait, voilà tout.

Plus tard j'ai pu remarquer que ce phénomène pouvait se produire par d'autres causes apparentes que le sommeil. Par exemple l'afflux trop important d'information. Tel le cas où on se retrouve dans un lieu qui grouille de monde et où quelque part dans l'esprit il se décide de cesser momentanément l'effort de se concentrer sur le sens, par exemple, des échanges verbaux des protagonistes les plus proches, et que l'esprit "ose" se défocaliser pour laisse apparaître la totalité du brouhaha qui par une certaine opération intérieure devient de "folie panique" un certain murmure, là aussi la coquille se brise et laisse apparaître une qualité énergétique assez spéciale, puis le murmure demeure comme un filet soyeux et autour des pics saillants qui deviennent très très précis et comme des émergences physiques. 

J'espère que c'est parlant. A l'époque parfois une pensée me venait à savoir est-ce une sorte de dérèglement ou de chose presque anormale sur laquelle il ne convenait pas de se poser mille questions... Bref quoiqu'il en soit cette bizarre et parfois mortifère maladie appelée "âge adulte" est venue mettre une chape de plomb là-dessus... Mais ce que je veux dire est une supposition, celle selon laquelle le corps n'oublie pas, et que cette capacité (s'il en est) correspond à une sorte de muscle non-organique qui pourrait être réactivé.

Alors mon karma qui faisait que l'aspect tactile du son était bien plus prégnant chez moi que l'aspect tactile du regard ou même du toucher dit que la musique vint à moi. Ce karma m'a amené à être en relation avec  différents aspects  (parfois irréconciliables) DES histoires de la musique. J'ai été fana de rock'n roll, puis le jazz (qui m'a jamais convaincu) pour m'apercevoir que si je sentais son swing interne c'était pas non plus ma voie... Et puis 4 ans d'études de musicologie m'ont mis en présence de l'histoire de la musique "savante occidentale". J'ai eu à faire de l'analyse d'oeuvres  (et comment ça fonctionne une sonate de Mozart, ou une pièce de Xénakis...) puis je me suis mis à composer moi-même. Bref. Mais finalement tout cela intéressait une partie non négligeable de mon individualité mais j'avais l'impression que l'aspect intellectuel était trop présent pour moi. Et je crois que c'est Cage qui a remis en route ce muscle en question. Je crois que cela fut confirmé par ce sentiment de révélation subite à sa lecture (et tout de suite après par son écoute, les deux se confirmant l'un l'autre) et il est difficile d'en saisir les raisons profondes. Cela a probablement aussi à voir avec la nature se son amour pour la musique. Peut-être est-ce sa relation avec la "musique" qui m'est apparure si particulière. A la fois totalement désintéressée et profondément amoureuse. J'ai envie de dire que en raison de certaines de ses expériences personnelles il avait déplacé en lui le "point de focalisation" sur cet "objet" appelé "musique" et qui en moi a ouvert une brèche immense. Une connexion secrète s'est faite en moi avec son esprit que je pouvais "toucher" alors qu'avec les autres une distance se maintenait. C'était vraiment magique. Une immense respiration dans cette brèche. Tout devenait possible en restant totalement  intelligible. C'est alors je pense que j'ai pu remettre ce muscle en fonction qui, comme le disait Alix, m'a permis de sentir les oiseaux dans n'importe quel son, de briser la.coquille des choses et sentir le flux énergétique interne et d'intégrer cela à une "terre pure" (je ne voudrais pas parler de choses qui dépasseraient la réalité par excès de zèle). Et que par exemple la "musique" pouvait aussi bien se situer dans le continuum des sons que dans un son seul. Là c'est vraiment tactile, là c'est une manière d'opérer à des noces changeantes et sans cesse réactualisées avec  le "monde". Par ailleurs cela pourrait permettre aussi d'écouter les gens de façon particulière, sans se fixer sur les "saillies psychologiques" et être en relation avec l'énergie interne. Je suis loin d'y arriver tout le temps cela va dans dire. Mais je me dis qu'il y a là une possibilité. 

Bon alors d'un certain point de vue la musique de Cage ne représente aucune sorte d'intérêt. Au sens "classique" il ne fut jamais un bon compositeur, ce que lui dit son professeur d'alors, Arnold Schoenberg: "monsieur Cage vous êtes un bon inventeur (le père de Cage était un inventeur d'objets divers et variés) mais vous ne serez jamais un compositeur et si vous persistez dans cette voie cela reviendra à vous taper la tête contre un mur toute votre vie". Ce a quoi Cage répondit avant de le quitter "hé bien je continuerai à me taper la tête contre un mur si ça vous dérange pas". Comme quoi il faut savoir écouter ce qu'on a dans le tréfonds de soi parfois et persister. 

Ce n'est pas une illustration de tout cela mais je mets une pièce à écouter. Cheap imitation est aussi un tour de force. En fait en ce temps les années 70) Cage trafiquant souvent les oeuvres des autres. Puis il voulut retravailler le Socrate de Satie mais l'éditeur, de peur que ce zigoto en fasse n'importe quoi lui refusa cette possibilité. Alors il le fit quand même de manière à ce qu'aucune note du Socrate ne soit reconnaissable "matériellement" mais que pourtant on sente immédiatement que ce soit bien un arrangement du Socrate, il fut donc inattaquable. Une mélodie de piano non accompagnée jouée, rarissime, par lui qui était pianiste comme moi charpentier. C'est une des oeuvres que j'ai le plus écouté. Je sais pas pourquoi mais bon c'est ainsi....